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28 octobre 2013 / gallegre

OpenStreetMap vs Wikipedia – 2/3 – Différences et divergences

aurora_consurgens_joutes_commons

Précédemment…

Ce billet fait donc suite à l’épisode 1, détailant les convergences entre Wikipédia et OpenStreetMap. Foin d’amours courtoises, je vais essayer de mettre en évidence ici les différences et les divergences entre les deux projets. Provocation et mauvaise foi ayant toujours été à la base d’un bon succès médiatique, les commentaires sont ouverts…

La nature des objets

À l’évidence, la première grosse différence entre OSM et Wikimédia, c’est la nature des objets considérés.

medieval_map_jerusalem_recadree Pour OpenStreetMap, c’est relativement simple : le but est de constituer une base de données cartographique mondiale. C’est un objectif ambitieux, mais tout de même bien cerné, et techniquement raisonnable. Comme pour tout projet massivement collaboratif, le passage à l’échelle est compliqué, mais on a quand même dès le départ une bonne idée de ce qu’on veut obtenir à la fin (à condition de négliger des détails mineurs, comme la granularité finale, etc.).

enluminure-babel-lettre_recadrePour Wikimedia, on change de catégorie : « Imaginez un monde où chaque personne sur la planète aurait librement accès à la totalité du savoir humain. Bienvenue sur Wikipédia ». (je n’invente rien).

C’est un peu plus vaste qu’une base de données cartographique, et plus protéiforme. Mais en s’y mettant tôt, et ensemble, on peut sans doute arriver à quelque chose. Quoique la dernière fois qu’on a essayé, ça c’est plutôt mal passé : le Dieu unique (de votre choix) s’est fâché et on a perdu une tour dans l’affaire. Pour cette fois, on a pris les devants, et on a négocié au préalable. Et pour plus de précautions, on a le comité Unicode avec nous, donc tout devrait bien se passer.

Bref, le projet de Wikimédia est largement plus vaste et plus f(l)ou que celui d’OpenStreetMap, d’où la suite…

Le nombre de projets

Pour OpenStreetMap, c’est clair : on a un projet unique (pour l’instant du moins), et tout le monde contribue dans un seul pot commun. Les toponymes sont internationalisés : GdańskDanzigГданьск et Γκντανσκ désignent bien la même ville. Ainsi, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes multilingues, du moins en première approximation.

Avec Wikimédia, c’est autre chose. En premier lieu, vous aurez peut-être remarqué que jusqu’ici, j’ai éhontément triché, en invoquant indifféremment Wikimédia et Wikipédia, selon ce qui m’arrangeait. Ce n’est que le sommet de l’iceberg, puisque les projets Wikimédia se multiplient ad libitum :

wikimedia_family

  • Wikipédia, en autant de projets indépendants que de langues,
  • les Wiktionnaires, idem
  • Wikisource, idem
  • Wikinews, idem
  • Commons, exception, projet unique et internationalisé (pas très bien pour l’instant)
  • et Wikidata, dernier en date, projet unique également.

Le foisonnement de projets est parfaitement compréhensible, et adapté à l’objectif démesuré dont je parlais plus haut, mais il faut bien constater qu’il rend la nébuleuse Wikimédia un peu complexe à appréhender pour le débutant. Si on ajoute à ça la malédiction de Babel, il ne faut pas trop s’étonner des confusions fréquentes.

Et comme la totalité du savoir humain ne saurait se borner, il est à craindre espérer parier que ce ne soit que le début d’une vaste collection de projets.

Ce point étant clarifié (?), je m’occuperai principalement de Wikipédia dans la suite, puisque c’est clairement le projet phare de Wikimédia.

La destination des contenus

On aborde maintenant une grande différence culturelle entre Wikipédia et OpenStreetMap.

bede_bibliotheque_recadre
Wikipédia a été essentiellement conçue comme auto-suffisante : on contribue et on consulte l’encyclopédie dans l’interface MédiaWiki, à travers son navigateur web. Certes Wikipédia s’appuie également sur des documents issus de Commons, ou des données Wikidata, mais ça reste le même écosystème Wikimédia. En bref, à quelques exceptions près, Wikimédia est essentiellement un système fermé. C’est un constat, pas une critique.

corne_abondance_recadre2
À l’opposé, OpenStreetMap est conçu dès le départ comme une base de données, ouverte et requêtable, dans laquelle le maximum de services et d’applications tierces sont invités à venir se servir en données (moyennant le respect des conditions de licences).

Idéalement, la Fondation OSM aimerait ne fournir que l’infrastructure des serveurs de base de données, et les API web de consultation et de contribution. Alors, il a bien fallu faire quelques concessions et fournir aussi quelques services de base, comme un moteur de rendu de tuiles (basé sur Mapnik) et un moteur de recherche textuel (Nominatim), mais essentiellement, le projet OpenStreetMap est un squelette, la chair étant fournie par des projets tiers : moteur de routage, navigateur GPS hors ligne, rendus spécialisés, applications métiers diverses…

Le corollaire de cette idée est qu’on ne peut pas savoir a priori comment les données OSM seront utilisées, ni ce qui sera finalement utile (même si on a des pistes). Du coup, on y met (à peu près) tout ce qui est raisonnable objectif, vérifiable et légal.

L’accessibilité aux débutants

scribeEssentiellement, Wikipédia est constitué de texte, éventuellement enrichi. En conséquence, le degré minimal de la contribution à Wikipédia (par exemple corriger une faute d’orthographe) est accessible à toute personne qui sait taper du texte. La petite difficulté que constituait la syntaxe wiki vient de tomber grâce à l’éditeur visuel intégré à Médiawiki, ce qui fait que la contribution (basique) à Wikipédia est maintenant du même niveau de facilité que la rédaction d’un mail par exemple.

compas_dieu_recadreSur OpenStreetMap, on n’en est pas encore là. Dans la cartographie, même simplifiée, on manipule d’abord de la géométrie, qu’on enrichit ensuite d’une description sémantique. En conséquence, l’outil « grand public » le plus proche d’un éditeur OpenStreetMap (en ligne ou pas) serait plutôt un logiciel de dessin vectoriel. Indiscutablement, les débutants en « informatique » ont beaucoup plus de chances d’avoir déjà rencontré un éditeur de texte (traitement de texte, mail, chat…) qu’une appli de dessin vectoriel, et l’expérience montre qu’il y a une vraie difficulté d’interface à ne pas négliger pour les nouveaux.

L’outil de base d’OSM semble donc intrinsèquement plus complexe que celui de Wikipédia, et pour l’élargissement des contributeurs pour les débutants, la sentence est claire : Wikipédia 1, OpenStreetMap 0.

La bureaucratie

Mais niveau simplicité, OSM va largement se rattraper : dans le projet, la bureaucratie est réduite à sa plus simple expression : tous les contributeurs sont à égalité sur toutes les contributions. Il n’y a pour l’instant aucune notion de donnée « protégée » ou « verrouillée », et les quelques discussions qui ont eu lieu dans ce sens ont abouti à un très large consensus contre le verrouillage.

L’unique exception est le Data Working Group, un petit groupe façon commando (7 personnes dont un Français) qui a techniquement le droit de bloquer une IP, suspendre un compte, ou supprimer des données sans trace dans l’historique. Son travail est essentiellement destiné à résoudre et supprimer les cas de violation de licence. Les interventions de type contre-vandalisme sont rarissimes (voir plus bas). Au final, un groupe de 7 personnes au niveau mondial, et c’est tout.

Sur Wikipédia, la surcharge bureaucratique est largement plus sévère, et enfonce OSM sans la moindre contestation possible.

L’instance francophone compte 180 administrateurs, 32 modificateurs de filtres anti-erreurs, 7 vérificateurs IP, 7 bureaucrates (sic), et bien d’autres responsables et titulaires de passe-droits divers (j’en suis, pour une bonne raison), aux noms plus poétiques les uns que les autres. Les bureaucrates, qui sont plus ou moins les généraux 5 étoiles de la Wikipédia francophone (mais élus, bien sûr), valident l’intronisation d’un nouveau bureaucrate. Et si quelque chose se passe mal, on s’en réfère aux stewards, au niveau méta international (le haut-commandement de l’OTAN, pareil, sans le droit d’ingérence).

Mais tout cela n’est pas inutile : ces multiples rôles permettent de faire respecter les nombreuses procédures nécessaires à la vie de l’encyclopédie : les demandes de suppression immédiate, après (ou avant) la procédure de suppression, les prises de décision, et les promotions de contenu. Sans oublier, évidemment, les procédures d’élection des gradés (car Wikipédia est démocratique).

Je force le trait, mais je dois avouer que je reste un peu perplexe devant la quantité de règles qui se sont élaborées (pour de très bonnes raisons, bien sûr) au fil du temps dans Wikipédia, et que je reste généralement en retrait dans les cabalismes divers. En tous cas, je me suis toujours bien gardé de tenter d’expliquer ces aspects-là aux débutants.

scriptorium

Voilà pour la comparaison d’un point de vue organisationnel. Avec ceci, la compréhension du projet par un débutant rééquilibre les scores : Wikipédia 1, OpenStreetMap 5 (je triche si je veux, y’a pas de procédures).

Le statut des sources

Chez OpenStreetMap, la loi, c’est le terrain : on est des durs, on va sur zone, avec boussole et longue vue GPS et appareil photo, on trace, on note, on rapporte les données comme des trophées, on les publie sur le serveur, avec son nom dessus, gravé au couteau de chasse, et personne ne nous embête. C’est la loi de la frontière, ouaip, petit. Certes, il y a quelques gratte-papiers dans les bureaux, qui contribuent à partir de sources externes, des vues aériennes ou des données cadastrales, mais les pionniers, non. Ils n’avaient que leur GPS et leurs chevaux pour civiliser cet immense territoire vierge. Les pieds-tendres peuvent bien tenter des imports de données (parfois utiles, il faut bien le dire), ils n’auront jamais la gloire que confère un source=GPS survey judicieusement placé.

En conséquence, le travail inédit est plutôt valorisé dans OpenStreetMap, et la présomption de bonne foi facilement accordée. Dans OSM, la référence, c’est le terrain, et la source, c’est moi.

C’est évidemment tout l’inverse sur Wikipédia, où les exigences de sourçage externe sont de plus en plus fréquentes, et sur des critères augmentant régulièrement, et où les soupçons de Travail inédit sont quasiment des marques d’infâmie. Il me semble que c’est un point important de divergence entre les deux communautés, et acculturer un OSMappeur aguerri à Wikipédia peut se révéler un peu rude (l’inverse étant vrai aussi).

Le vandalisme

Sur OpenStreetMap, les cas de vandalisme sont étonnamment rares. Que ce soit pour du vandalisme potache (dessiner un bâtiment de forme suggestive) ou de l’altération politique des données (les frontières, notamment), ce genre d’affaires doivent se compter chaque année sur les doigts de la main (de votre choix).

Le seul problème un peu sérieux, c’est le {{copivio}} : l’import ou la recopie de données fournies dans des licences incompatibles avec l’ODbL (ou non précisées, ce qui revient au même).

Autant dire, que le problème ne se posant pas, OSM n’a pas mis en place de « solution », donc il y règne sur ce sujet une ambiance détendue plutôt rafraîchissante, et la présomption de bonne foi est la règle. Les problèmes proviennent presque systématiquement de débutants qui maîtrisent mal les outils, et qui croyant bien faire, cassent certains contenus existant (j’ai commencé par là, comme beaucoup).

Sur Wikipédia, c’est plutôt l’inverse. Tous les types de vandalisme, de la bordée d’injures gratuites à la modification systématique d’un grand nombre d’articles pour pousser un point de vue, en passant par les corrections hagiographiques ou publicitaires, sont présents, et malheureusement fréquents sur Wikipédia. La simplicité de contribution n’y est sans doute pas pour rien, mais surtout Wikipédia englobe de nombreux sujets naturellement sensibles ou polémiques, qui sont rarissimes sur OpenStreetMap.

Du coup, là où OpenStreetMap s’en tire bien, rien n’est épargné à Wikipédia. En conséquence, il règne parfois chez certains esprits wikipédiens une ambiance de forteresse assiégée un peu lourde, qui peut faire confondre à certains un débutant maladroit avec un troll malfaisant. Heureusement, les wikivoisins vigilants ne sont pas armés.

monkeys_against_snails_cropped

chevalier_vs_escargot_recadre

snaildragon_recadre

Prochainement…

Dans la suite et fin de ce tryptique, la grande réconciliation de Wikipedia et OpenStreetMap, pour le meilleur et pour le libre, avec plein d’appartés techniques et de jargon compliqué.

Je tiens à remercier toute l’équipe…

Merci à Anthère qui m’a appris le rôle particulier de Gdańsk dans l’histoire de Wikipédia.

Rhadamante est parvenu à m’inculquer quelques notions de méta-cabalisme, limitant du coup ma mauvaise foi dans l’article. Je me vois donc contraint de le remercier.

Les trois petits singes (combattant les escargots) de cet article sont dédiés à Wikinade, qui saura bien quoi en faire.

8 commentaires

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  1. Britz / oct 29 2013 22:24

    Bravo, étant OSMeur j’en profite pour découvrir l’intérieur de Wikipédia par comparaison : merci

  2. Alexander Doria / oct 30 2013 13:57

    Cette série comparative est toujours aussi intéressante. Le développement sur la « bureaucratie » wikipédienne me laisse tout de même un peu dubitatif. Certes il existe un grand nombre de statuts et de procédures communautaires, mais en réalité il n’est pas du tout nécessaire de les connaître pour commencer à contribuer. Seules quelques règles élémentaires doivent être respectées (vérifiabilité des informations, ne pas recopier les documents protégés par le droit d’auteur). La plupart des contributeurs de Wikipédia ne s’aventurent d’ailleurs jamais dans le meta : ils contribuent soit en solitaire, soit à l’échelle de petits projets thématiques. Les questions bureaucratiques ne se posent que lorsqu’un problème se pose (conflit entre utilisateurs par exemple) où lorsque les contributeurs veulent bien s’en mêler :)

    • gallegre / oct 30 2013 14:21

      Je suis bien d’accord que le contributeur moyen se consacre au contenu et ne s’occupe pas du méta. Mais parfois, le méta s’occupe de lui ;-)
      Et là, il faut bien que le contributeur s’aventure dans l’inconnu.
      Si je crée un article, et que je prends un bandeau Admissibilité à vérifier (vécu), ai-je le droit de le supprimer moi-même ? à partir de quand ? Si je ne le fais pas, je vais voir arriver une procédure de suppression, que je vais plus ou moins avoir à comprendre. Bref, si on contribue un peu, on se heurte assez rapidement aux procédures, il me semble.

  3. Chimel38 / nov 1 2013 10:13

    Guillaume tu as essayé de nous (me) convertir au wiki.commons mais décidément je suis beaucoup plus à l’aise avec OSM.
    Mais je prends beaucoup de plaisir à lire cette quasi confrontation… vivement la réconciliation dans l’épisode 3.
    Zut le suspens est tombé!

  4. Lomalarch / mai 17 2014 17:41

    Mais bon sang de bonsoir, iléou l’épisode 3 ? Tu nous abandonnes en plein suspense, c’est insoutenable !

    • gallegre / mai 17 2014 23:58

      On va dire que c’est une trilogie inachevée, pour l’instant.

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